Ce blog est en quelque sorte le prolongement de Net plus Ultra, livre co-écrit avec Laurent Quéré et retraçant les conversations sur Internet d'un groupe de trentenaires pendant 3 ans
Ca m’a juste traversé l’esprit : et s’il y avait un lien entre le but égalisateur du Brestois Eric Sitruk dans les dernières secondes à Ajaccio (1.1) et le suicide du président du club corse qq jours plus tard ? Qui a–t-il de pire en effet que laisser échapper in extremis une victoire après laquelle on court depuis un certain temps et voir l’interminable attente se prolonger encore? J’en fis l’expérience plus d’une fois, et en relatai les désagréments dans un mail il y a deux ans : “ Si tout but valenciennois est traditionnellement accueilli par les viva, l'égalisation nordiste à une minute de la fin l'autre jour à Brest fit l'effet d'un coup de poignard... et la soirée du vendredi s'arrêta net à 22h15 avec la fermeture de la radio; allongé sur le canapé, somnolent pdt plus d'une heure, puis direct au lit. La journée du lendemain fut à peine plus enjouée, humeur maussade au réveil, puis sur la route vers Douarnenez. Rdv avec Ouest-France pour le livre… bof, les Gras ce soir...bof. On voit le monde sous un œil différent selon ce qui s'est passé la veille, terne ou lumineux. C'est vrai quoi, sans ce but assassin Brest faisait un bond de 3 places au classement, prenait 5 points d’avance sur la relégation... et paf, adieu cet Eden qui nous tendait les bras, ce confort douillet d'une 12è place au classement... Au lieu de ça nous voilà traqués, à portée de fusil du 18è... C'est presque physique, comme un sentiment d'insécurité, une menace qui plane, une impression de courant d'air... Oui, c’est un peu ridicule de réagir ainsi, il y a des choses bien plus graves dans la vie… Les résultats et le destin de ton équipe ne serait pas à mettre au rang des infos d'ordre général mais feraient bien partie de ta sphère personnelle, affective, au même titre que les questions sentimentales, professionnelles, de relation avec les gens... Ce nul concédé vendredi, avec cet effet brutal qui coupe les jambes, c'est comme un râteau avec une fille, une mauvaise note à l'école, un échec à un concours, une bourde au boulot, une trahison… C'est une question d'amour propre quoi... ” [De battre mon cœur s’est arrêté, jeudi 2 mars 2006]
Ce mail m’était revenu à la tronche, sous forme de réponse de Laurent Quéré qui nous annonçait le décès de son cousin à 30 ans. Sur le coup tu te sens un peu honteux. Là le cœur s’était bel et bien arrêté de battre ; comme celui de ma tante Yvonne il y a 3 semaines (du coup, par pudeur, le maintien du Stade brestois en L2 fut annoncé sans tambours ni trompettes, en commentaire de commentaires du dernier article sur le foot). Un type comme Ludovic le Goff (cf Net plus Ultra) perd ses deux parents en à peine plus d’un an, et toi tu continues à pleurnicher sur les résultats de ton équipe ou à avoir peur de lire les résultats dans le journal… Seuls les décès ou les problèmes de santé de nos proches nous font momentanément prendre conscience de la futilité de la chose… Mais rien n’y fait, ça revient… Chaque jour restera coincé entre un résultat à savourer ou à digérer et l’espoir et la crainte portés par le match suivant.
“ Comment peut-on se mettre dans des états pareils pour un match perdu ?!”… C’est plus compliqué que ça ; un match ne ressemble jamais à un autre ; il ne se réduit pas à une joute, un rapport de forces remis en jeu, dans les mêmes termes, chaque week-end ; le match n’est pas un évènement isolé, il s’inscrit dans la continuité du championnat qui est une aventure d’un an, avec des récompenses et des sanctions à la fin. Ce qui compte un soir de match, ce n’est pas tant la suprématie sur l’adversaire, mais les points marqués et la nouvelle position au classement. Une défaite peut faire ni chaud ni froid et un match nul l’effet d’une lame de fond, comme pour ce Brest-VA. Les réactions vives décrites à l’issue de cette rencontre restent cependant l’exception ; tout dépend du contexte : celui-ci associe l’enjeu du match (ici pour Brest, se sortir d’une mauvaise passe marquée par une victoire en 8 matchs), son scénario (but à la dernière minute) et les circonstances dans lesquelles le résultat a été connu (vivre le match en direct renforce l’implication, le côté émotionnel). Ensuite, la déception ne se limite pas au résultat, elle se double d’une inquiétude pour l’avenir (position dégradée au classement et interrogation sur la capacité de l’équipe à gagner encore, car, pour balayer l’insupportable “ ça sera pour la prochaine fois ” -valable aussi pour les examens et concours-, ce n’est pas pcqu’on a presque réussi que ça marchera la prochaine fois ; il ne suffit pas de produire l’effort supplémentaire qui manquait, car rien ne dit que les circonstances favorables qui ont amené à la position de quasi-réussite, elles, se représenteront). Inquiétude légitime en l’espèce car Brest aligna ensuite 9 matchs sans victoire ; quant au Président Moretti (qui était en fait gravement malade), il n’aura pas vu son équipe ajaccienne sortir la tête de l’eau : victoires successives contre Bastia, Nantes et Libourne.
L’autre jour, écoutant une compil de Dutronc récemment empruntée, je réagis aux paroles de “ La fille du Père Noël ”
Je l'ai trouvée au petit matin
Toute nue dans mes grands souliers
Placés devant la cheminée
Pas besoin de vous faire un dessin
De battre mon cœur s'est arrêté
Sur le lit j'ai jeté mon fouet
Tout contre elle je me suis penché
Et sa beauté m'a rendu muet
Jacques Audiard pour son excellent film avec Romain Duris, aurait-il emprunté l’expression à Dutronc, ou vient-elle de plus loin ?
Un p’tit tour sur Google et hop hop hop, c’est bien la première hypothèse…